photos, idées, idéaux, écriture, partage, voyage

Je marche. Je marche sur un fil ! Pourtant, je ne suis pas équilibriste ? Depuis quand évolue-je sur ce lien ? Des jours, des mois, des années ? Près d’un siècle ou deux peut-être ? Il me semble errer à l’infini : ce maudit fil plongé dans le néant ne semble aboutir à rien ! J’avance en vain, tâtonne, oscille ; j’ai le vertige, le vide tout autour m’angoisse et m’appelle !
Je suis seule, si seule, la nuit m’entoure. Circonspecte, vacillante, j’avance cependant pas à pas sur ce fil prodigue de nœuds et de raccords. Jusqu’où va-t-il et d’où vient-il ? Serais-ce la trame du destin ? J’ai peur, si peur, n’y a-t-il donc personne ? Telle une mouche prise dans une toile, je déroule l’écheveau, étire le cordeau. Un instant il me semble apercevoir d’autres pantins perchés sur d’autres cordelettes, tous concentrés, tous pressés sur le fil assigné ; je me redresse et scrute l’obscurité mais il n’y a que le néant : j’ai du rêvé !
Je ferme les yeux un instant, me concentre :
- « respire, respire ma fille, gorge toi de l’air de cette nuit profonde, assimile, cherche en toi la lumière »
Des images me reviennent : des cheveux blonds en cascade, un visage bouffi de larmes : roulée en boule, position fœtale, je grelotte de froid au pied du lit. Lentement, une larme à nouveau roule sur ma joue… Je me souviens ! c’était à la suite d’une de ces scènes multiples dont je sortais rouée de coups parce que je refusais de céder : le scénario était toujours plus ou moins identique : telle une furie, tu arrivais, trouvais le lit mal fait, exigeais que je le refasse, ce n’était qu’une excuse à laquelle je ne cédais plus, alors la hargne débordait, à coups de pieds, à coups de poings tu abreuvais ta sauvagerie : je me retrouvais jetée hors de la chaleur des draps, loin de la protection illusoire des couvertures ou du couvre-lit, le matelas lui aussi, compagnon d’infortune se retrouvait au sol ! Superbe d’arrogance, de haine tu exigeais que je remette tout en place, moi je refusais : ma dignité j’aurai pu (je pourrais encore) mourir pour elle ; s’en suivait une volée de coups, combat inégal, épuisée je m’endormais sur le tapis tel un chien….
- « et bien ma fille ! Ce n’est pas exactement la dénomination de la lumière !»
Je tremble de tout mon corps, de toute mon âme, je me souviens de cette époque terrible : tout n’était que prétexte à la violence : un verre jugé trop terne, le chat suspendu dans le vide (chantage quand tu nous tiens !!!), le chien malmené, les repas renversés, exigences inacceptables, humiliations sans fin et toujours la même finalité, les coups de poings, les coups de pieds, les larmes et la rage impuissante, la peur…
La « peur », je la connais bien, c’est elle mon ombre la plus fidèle : peur du vide, de la solitude, peur de rester, peur de partir, peur de l’instant à venir, peur du lendemain, de l’heure, de la minute, de la seconde qui va suivre, peur de l’instant qu’on reconnaît comme étant celui de la folie débridée, les signaux d’alertes sont là, les attitudes, les mots…les actes, le gouffre infini d’un monde parallèle bâti de craintes et de frayeurs, peur oui peur de « l’homme » haineux, celui qui s’amuse tant, qui se nourrit de votre appréhension, la suscite à renfort de gestes brusques : une main qui s’élève et se repose ne frappant que le vide et l’espace qui vous sépare…
« L’homme » rit : il avance sa face déformée de rictus, « il » se délecte de vos frémissements.
De cette confrontation inégale et inévitable tu es la proie, la victime désignée, c’est un jeu de dupe : la jungle ! Oui, encore et toujours la même jungle. Il n’y a pas de règles d’honneur, pas d’issues, alors la hargne te prend, l’indignation te soulève et tu cesse de feindre et d’esquiver,
tu lui jettes à la figure qu’il ne te fait pas peur et c’est là que le rictus mauvais
« il » s’assouvit…
Même enceinte, ces traitements de faveurs ne me furent épargnés : je me lovais, fœtus à mon tour, pour protéger celui, innocent, qui croissait dans mon ventre, il m’arriva même de m’accrocher aux barreaux de l’escalier pour ne point les dévaler !…
…Je glisse et me raccroche à mon fil ! Il me semble soudain plus rassurant, je me redresse précautionneusement et reprend la marche ! Je progresse lentement. Les images de tant d’évènements me poursuivent : mon cœur est plus lourd que des sabots de plomb.
À tout prix m’éloigner de ce passé par trop douloureux, faire une croix, effacer !
- Haaa ! Je tombe !
Gauche ! Droite ! Les bras en croix je me balance de gauche à droite ! Finalement, je me stabilise. J’ai chaud, je tremble de tout mon corps, ma vue se trouble et mes jambes sont en coton, Et mon cœur ! Le pauvre il bât la chamade, danse à tout rompre ! Débridé, un peu comme … lorsque je pense à toi ? Ha ! L’amour. Où ce que l’on croit être l’Amour !... Lorsque je t’ai rencontré, je n’ai pas réalisé à quel point la magie de ton regard velours m’avait envoûtée ! A chaque fois que mes yeux rencontraient les tiens je croyais baigner dans un océan de tendresse et de douceur me noyant inéluctablement dans l’eau trouble de ton regard ! Fusion, oui c’est le terme le plus adéquat à accorder. Il me semblait fusionner et pourtant n’était-ce pas encore qu’une illusion ? Un caprice de petite fille ?
Tant et tant de fois déjà je m’étais déjà trompée, fourvoyée, empruntant le mauvais chemin :
le bon sens me fuirait il dès qu’il s’agit de sentiments ? Et pourtant ! Du plus profond de mon âme je ne pouvais m’empêcher de rêver ! L’eau de tes yeux me faisait délicieusement chaviré, paroles et promesses vaines : tout donner pour aimer ne fusse qu’une fois encore à cœur, à corps perdu ! Ma raison argumentait, disait : non ! Mais mon coeur inconscient palpitait et t’appelait !
… J’ai perdu tant de plumes ! Comment puis-je encore voler ?
Cheminant bon gré, mal gré sur mon fil si frêle et délicat, je philosophe solitairement…Il est des vies si dures, si éprouvantes, dont les épreuves sans fin se succèdent qu’il est opportun de se demander qu’elle peut bien en être le sens, la finalité ? L’angoisse, le vide de la solitude, le désert d’une vie sans tendresse, sans amour, tourments divers et raffinés de l’âme, ne sont évidemment en rien comparable à la crainte, à la lutte physique pour la survie : machettes, mines, tortures, bombes à fragmentations, bombes humaines, la bête noire du racisme, la xénophobie, et pourtant…toutes les larmes ne sont t’elles d’eau et de sel ? Noirs, jaunes, rouges, blancs, bis, tous oui tous n’avons-nous le même sang rouge et poisseux qui coule dans nos veines ? Alors pourquoi autant de haines, de douleurs ? Pourquoi ces âmes innocentes qui meurent de froid, de faim, de soif, …d’indifférence.
Malgré tout cela on y tient à cette chienne de vie ! Pour s’en persuader il faut être au seuil de la mort, alors pour garder son souffle on s’accroche, on s’économise… Des mains trop fortes, trop grandes autour de mon cou fragile, je n’arrive plus à respirer !…
Mon fil, je dois rester sur mon fil : surtout ne plus le quitter ! Et surtout oublier, oublier définitivement le passé ! Oublier ? Le passé, le présent : ils sont ancrés au plus profond de moi : jamais je n’y arriverai !
« L’automne au coin du bois joue de l’harmonica… » dit un poème … Me revient la beauté majestueuse de ce matin d’hiver où la neige donnait un relief nouveau à la chaise longue semblant ainsi lui insuffler vie ! On aurait dit un personnage qui se prélassait sous les branches blanchies et cotonneuses du gros saule. Mon âme chavirait à la vue des flocons mousseux tourbillonnant au rythme d’une valse inaudible. Mon âme…La pauvre ! Elle en aura connu des tempêtes et des tornades, soupiré sur des mers d’huile, brûlé sous le soleil écrasant d’un horizon morne et figé, tout autant qu’elle aura dévalé les montagnes russes, sombré dans des abysses, et s’être gorgée de soleil : en bref, elle aura vécu !
Tic tac, tic tac le temps indifférent à nos émois passe…La seconde, l'heure perdue ne se rattraperont plus, qu'ai je fait du laps de temps qui m'était imparti? Que puis-je faire de celui qui reste ?…je m’assieds sur mon fil ! J’en ai assez de courir : je m’installe confortablement. Scrute tout autour de moi c’est la pénombre encore et toujours…je balance nonchalamment les pieds dans le vide, mes pensées me tiennent compagnies !... Tic tac, tic tac...
S’il y a une chose dont je suis convaincue, dont je suis intimement persuadée c’est que les routes de l’humanité sont des parallèles. Opportunément nous nous hybridons fugacement aux intersections, ou encore profitons d’un arrêt sur l’aire de repos pour éventuellement faire plus ample connaissance, discerner des affinités, ensemble, poursuivre un tant soit peu la route. Un instant de caresses, mains douces ou brutales, nous nous aimons, nous blessons, nous exaltons. Partages, blessures. Qu’importe les dieux où les philosophies l’important n’est il pas cette rencontre ? Seul l’amour reste capital, l’amour que nous pouvons partager, accorder et recevoir. Souvent, dès le prochain carrefour, nos pas divergent : c’est la séparation. Chacun reprend son chemin, brisé ou heureux de cette rencontre.
…de cette grande réflexion, je me sens mieux : mon fil m’impressionne moins, j’en arrive à rire de mes craintes, je ris tant et si bien que mon fil vibre et chante aussi ! C’est alors que des larmes plein les yeux, hoquetant de bonheur, je discerne tout autour de moi, ici et là d’autres personnes assises tout comme moi : nous rions en chœur, encore et encore ! L’écho s’amplifie, perce le brouillard et tout s’illumine !
Coule fleuve de ma vie, bondit, charrie, chavire que tourbillonnent les feuilles, éclatent les tempêtes, je reste à la barre qu'importe les grains je cueillerai, petite Maude, avec la même passion l'essence même de l'instant fugitif et fragile ...
Demain si je le veux, si tu le veux pour nous sera encore !